Homélie du 1 novembre 2020 (Grégoire)

Textes :
   Ap 7, 2-4.9-14
   Ps 23 (24), 1-2, 3-4ab, 5-6
   1 Jn 3, 1-3
   Mt 5, 1-12a

« Heureux, Heureux, Heureux… »  L’appel au bonheur de l’Évangile retentit curieusement en ces jours sombres que traverse encore une fois notre pays déjà bien secoué par la pandémie et ses conséquences dévastatrices…!

Nous n’avons pas besoin d’Halloween pour jouer bêtement à nous faire peur !

Le bonheur dont il est question dans l’Évangile, c’est le bonheur des témoins qui ont traversé la grande épreuve et qui « ont lavé leur robe dans le sang de l’Agneau.»

N’oublions pas que le mot martyr signifie témoin… Témoin de quoi ? Témoin de qui ? Témoin de l’Agneau qui est venu « mourir pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés ! » (Jn 11,51-52)

« Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants ! »… Ce verset du psaume que nous venons de chanter nous rappelle que Dieu est le Père de toutes choses et qu’Il les tient en sa main.

La provocation de ceux qui prétendent montrer la grandeur de Dieu en envoyant des gamins fanatisés égorger des innocents, et transforment la grandeur de Dieu en une idole qui sème la mort et la désolation sur son passage, si elle nous révulse, ne doit pas pour autant nous faire reculer.

On comprend que certains, qui ne connaissent pas le vrai visage de Dieu pensent que c’est la religion qui est source de violence  et qu’il suffirait de l’éradiquer pour enfin trouver la paix ! Mais justement ! Il nous revient de montrer le vrai visage du Père. « Que le Dieu de notre Seigneur Jésus Christ, le Père dans sa gloire, vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître.» (Eph 1,17) « Voyez quel grand amour nous a donné le Père pour que nous soyons appelés enfants de Dieu – et nous le sommes» (1 Jn 3,1), nous rappelait St Jean tout à l’heure.

Une société qui éjecte Dieu de son horizon ne peut pas bâtir une fraternité véritable et universelle. Elle ne bâtira que des fraternités parcellaires et forcément exclusives. Une société sans Dieu se cherche forcément une idole fédératrice. Elle peut prendre des visages bien différents mais nous conduira tôt ou tard à la violence… En cas de conflits d’intérêts, au nom de l’idole, l’humanité a démontré à travers les siècles combien elle est capable d’engendrer les pires horreurs et génocides.

Nous chrétiens, ne laissons pas le piège se refermer sur nous ! Témoignons que Dieu est Père et que ce n’est qu’en cette paternité que nous trouvons le sens de toute vraie fraternité. « Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux. » (Mt 23,9)

Dieu nous appelle ses enfants parce que c’est comme tels qu’il nous crée et nous maintient dans la Vie. La condition fraternelle des enfants de Dieu ne dépend pas de nous mais de Dieu. Elle n’autorise donc aucune exclusion.

Le nom de “frère”, ne cesse de nous répéter François, ne peut se prononcer et se comprendre qu’en nous tournant ensemble vers celui qui en est la source unique : « Le Père de qui vient toute paternité » (Eph 3,14)

Il est là le vrai rempart contre la barbarie… Et si c’est au prix de notre vie offerte que nous devons en témoigner, alors entrons dans le cortège de cette « foule immense, que nul ne peut dénombrer, issue de toutes les nations, peuples et langues »

Si les 144.000, 12.000 de chacune des douze tribus d’Israël, marqués du sceau de la Première Alliance, nous montrent le chemin vers le Dieu unique, c’est le Christ dans son incarnation, qui nous révèle le vrai visage de Dieu et « nous conduit aux sources de la Vie.» (Ap 7, 2,17) “Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler.” (Mt 11,27 ou Lc 10,22)

L’humanité est en marche. Notons en passant qu’André Chouraqui, traduit d’ailleurs le “heureux” des Béatitudes par “en marche”. « En marche les humiliés… En marche les endeuillés… En marche les affamés… » En marche… le Royaume des cieux est à eux ! » En marche vers la joie du Père.

A propos de marche, “Qui peut gravir la montagne du Seigneur et se tenir dans le lieu saint ? se demandait le Psaume tout à l’heure. Et il répondait : « C’est l’homme au cœur pur, aux mains innocentes qui ne livre pas son âme aux idoles.”

Le Christ fils éternel de Dieu et frère aîné de la multitude (cf. Rm 8,29), est le chemin ! Parce que c’est lui qui indique le chemin vers le Père.

Ne laissons pas les colporteurs de haine nous entraîner dans leur sillage. C’est pour eux, et pour nous quand nous leur emboîtons le pas en nous laissant contaminer par leur violence, que le Christ a versé son sang sur la Croix…

Ne nous trompons pas de combat. En cette fête de la Toussaint que nous célébrons au cœur d’une période si trouble, rappelons-nous que nous sommes les Témoins de l’Agneau immolé ! ” Père, pardonne-leur ils ne savent pas ce qu’ils font !” (Lc 23,34) “Père, entre tes mains je remets mon esprit !” (Lc 23,46)

Une seule clé, un seul chemin pour sortir de l’impasse : le nom du Père qui, quoi qu’il arrive, nous oblige à reconnaître en tout homme un frère invité comme moi à s’en remettre, à se soumettre, au Père.

Regardons cette foule des Saints. Ils sont tous “martyrs”, parce que tous “témoins”, mais pour autant tous n’ont pas forcément versé leur sang en une seule fois. Dans cette foule immense il y a les Patriarches, les Prophètes, les Apôtres, les Confesseurs, les Consacrés, les géants de la charité et puis, tous les anonymes qui au quotidien ont versé leur sang au compte-goutte de la charité. Ne nous laissons pas détourner des urgences de la charité à laquelle nous appelle notre monde en souffrance.

« Heureux les artisans de paix, ils seront appelés Fils de Dieu ! » (« En marche les faiseurs de paix, ils seront criés fils de d’Elohim » traduira Chouraqui) Permettez-moi de pousser la logique de cette béatitude à l’extrême : “Heureux ceux qui se reconnaissent Fils de Dieu, ils seront artisans de paix !” C’est la paix qui est à construire et non la fraternité qui, elle, se reçoit d’en haut. La paix, est le résultat, le fruit, de la fraternité mise en œuvre quoi qu’il en coûte ! N’ayons pas peur d’associer nos forces avec tous ceux et toutes celles, croyants ou non, pratiquants d’une autre manière que nous ou non pratiquant… pour répondre aux appels de l’humanité souffrante.

N’attendons pas que les autres méritent le nom de frère, reconnaissons-les comme tels à priori quoi qu’il arrive ! Christian de Chergé, supérieur de la communauté des saints martyrs de Thibirine évoquant les djihadistes qui les menaçaient et terrorisaient la région les appelaient “nos frères de la montagne.” N’ayons pas peur d’être incompris, insultés, persécutés, parfois même par nos propres frères de sang ou de religion… Les palmes à la main, entrons dans le cortège de “ceux qui cherchent Dieu », et qui « lavent leur robe dans le sang de l’Agneau ». Entrons dans la joie de la Toussaint et, avec cette foule immense, chantons à temps et à contretemps que « le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le trône et à l’Agneau.»

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Des membres de la communauté musulmane d’Allonnes ont demandé à venir nous rencontrer. Nous les accueillerons tout à l’heure, à la fin de la messe pour écouter ce qu’ils ont à nous dire. Préparons nos cœurs, maintenant, en cette eucharistie où le Christ se fait notre nourriture, Préparons-nous à les accueillir pour ce qu’ils sont : des frères que Dieu nous donne Le Président du Conseil Départemental du Culte Musulman de la Sarthe écrivait ces jours-ci à notre évêque : « Nous restons convaincus que le fanatisme et l’obscurantisme ne parviendront jamais à délier les liens de fraternité qui lient nos communautés respectives.» Alors oui, redisons-le avec le psalmiste : « Au Seigneur, le monde et sa richesse, la terre et tous ses habitants ! »

Pour le temps d’accueil

des frères de la communauté musulmane

Ce qui est bon, c’est de créer des processus de rencontre, des processus qui bâtissent un peuple capable d’accueillir les différences. Outillons nos enfants des armes du dialogue ! Enseignons-leur le bon combat de la rencontre ! Fratelli Tutti, n° 217

Lors de cette rencontre fraternelle, dont je garde un heureux souvenir, le Grand Imam Ahmad Al-Tayyeb et moi-même avons déclaré « fermement que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes. […] En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens ». Fratelli Tutti n° 285

Prière finale

Seigneur et Père de l’humanité,
toi qui as créé tous les êtres humains avec la même dignité,
insuffle en nos cœurs un esprit fraternel.
Inspire-nous un rêve de rencontre, de dialogue, de justice et de paix.
Aide-nous à créer des sociétés plus saines
et un monde plus digne,
sans faim, sans pauvreté, sans violence, sans guerres.

Que notre cœur s’ouvre
à tous les peuples et nations de la terre,
pour reconnaître le bien et la beauté
que tu as semés en chacun
pour forger des liens d’unité, des projets communs,
des espérances partagées. Amen !